Défense européenne : dans la division, nous serons les grands perdants.

Définir une politique de défense européenne alors même que l’Europe commençait à s’entre déchirer 80 ans auparavant, jour pour jour, induit une prise de conscience qui n’est pas au rendez-vous.

L’environnement stratégique nous impose pourtant de saisir le sujet à bras le corps maintenant au risque de perdre demain notre indépendance et par là-même notre souveraineté. La mobilisation se doit d’être collective.

Nous nous étions installés dans une certaine forme de confort, rassurés aussi bien par la couverture américaine sous le manteau de l’OTAN que par les différents accords de démantèlement entre les deux blocs. D’une certaine façon, l’équation de sécurité européenne se retrouve complètement faussée de par les rapports de force nouveaux.

Beaucoup de pays ont néanmoins le souci constant de ne pas vouloir contrarier Washington sans vouloir incommoder Moscou. Dans ces conditions, il est clair que les locataires de ces deux capitales s’en donnent à cœur joie et jouent avec les Européens. L’annexion de la Crimée par la Russie est un exemple aux portes de l’Europe. Parce que tétanisés par les souvenirs d’un horrible conflit, les Européens doutent.

De nouveaux risques apparaissent, de nouvelles tensions naissent.

Le Président Macron précisait en juillet dernier les caps d’une volonté de renforcement militaire de la présence spatiale française. Trump lui emboîte le pas cette semaine et surenchérit, Poutine semble lui être déjà à l’œuvre, les Chinois, eux, restent discrets. À termes, l’autonomie de l’accès à l’espace de l’Europe risque de disparaître car la course à la domination de l’espace a commencé depuis longtemps, sans les Européens.

En dessous de la stratosphère et des nuages, la menace des cyberattaques est déjà bien concrète. Les tentatives de déstabilisation par voie électronique se multiplient. Elles se révèlent être souvent des projets terroristes et des attaques cybernétiques, ciblés et parfaitement pilotés. La guerre de la donnée se traduit par des ingérences dans la vie démocratique, économique et donc indubitablement dans la défense stratégique. Chaque crise, quelle qu’elle soit, a déjà une dimension cyber.

Quand la politique des États-Unis se sert de l’Otan comme d’un outil d’influence politique sur ses alliés.

Restons honnêtes avec nous-mêmes et regardons avec lucidité notre situation. Les États-Unis auront toujours mécaniquement tendance à satelliser leurs alliés dans leurs propres intérêts. En considérant leurs alliés entre-autre comme des auxiliaires au service de leur puissance. Cela induit alors que, sous le couvert du protectorat, ils imposent leurs propres règles stratégiques, mais aussi économiques, industrielles, financières.

Sous le couvert déguisé de l’Otan et de la défense mutuelle, il est alors aisé de freiner tout projet de défense européenne par la défiance. À moins que cette organisation devienne, pire, soit devenue un véritable outil de déresponsabilisation des États membres en termes de défense.

Sans une volonté politique commune, la farandole des abréviations ne résoudra rien.

Les initiatives en termes de défense européenne sont nombreuses ces dernières deux années : PSDC (1) , FEDDef (2) , CSP (3) , IEI (4), SCAF (5) , MGCS (6) , …

Il faut dire qu’Emmanuel Macron s’y accroche fort et reste tenace sur le sujet. Cela suffit-il cependant ?
Car nous devons cependant admettre en toute honnêteté qu’une crise majeure aujourd’hui prendrait tous les membres de l’Union Européenne au dépourvu : l’Europe de la Défense n’est pas prête.

La défense n’est pas un projet à court terme mais bien à moyen et long terme. Elle impose une synergie des financements, des moyens capacitaires, militaires et industriels. Elle nécessite la cohérence et bannit la dilapidation des moyens capacitaires et financiers. La portance du projet de défense européenne ne peut pas reposer sur un seul pays mais bien sur la communauté de ses membres.

Beaucoup de frilosité autour de la défense européenne.

Historique avant tout pour un pays comme l’Allemagne où le sujet de l’engagement militaire est très sensible, aussi bien auprès des citoyens allemands que leurs politiciens. Le pacifisme de la majorité de l’opinion publique allemande est un facteur important.

Face à la menace russe, les pays membres de l’Est, comme la Pologne, misent plus sur la protection américaine et la garantie de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord. Celui-ci prévoit l’engagement des Etats-Unis pour la défense de l’Europe « y compris par l’emploi de la force armée ». Un tel engagement, sans faille, l’Europe ne peut pas le proposer. Aujourd’hui du moins.

Au-delà de la menace de la posture agressive de la Russie, c’est le risque islamique qui motive la Hongrie, c’est le risque migratoire qui motive la Croatie, la Slovaquie à agir ensemble, en cercle restreint. Vous comprenez alors que l’homogénéité autour de la défense européenne est loin d’être au rendez-vous, les thématiques et les motivations diffèrent. En un mot, ces pays ne sont pas prêts à communautariser leur souveraineté.

La défense européenne n’est pas l’addition de 28, bientôt 27 armées.

Le défi est considérable alors. Face à l’unilatéralisme américain, les temps où la Vielle Europe pouvait totalement se reposer sur d’autres sont en partie révolus.

 » Désormais l’Europe n’a plus le choix. Elle doit réussir l’épreuve de force.
Elle en a les moyens. Il lui faut la volonté. « 

Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman

Il est nécessaire de rééquilibrer politiquement l’alliance atlantique en y intégrant un partenaire politique de poids équivalent aux États-Unis. Et seule l’Union Européenne a la capacité économique à devenir ce partenaire.

Le projet est avant politique car il va au-delà de nos moyens capacitaires de défense. Nous nous devons de rééquilibrer politiquement l’alliance atlantique en y intégrant un partenaire politique de poids équivalent aux États-Unis. Ce dessein doit s’appuyer sur une volonté communautaire et souveraine de nous protéger, de sécuriser nos frontières, de lutter contre le terrorisme et les attaques cybernétiques.

Il ne s’agit pas uniquement d’augmenter significativement les dépenses militaires des pays membres ou, pire encore, de reconstituer des schémas d’organisation militaire tout droit ressuscités d’un passé. L’addition serait totalement fausse, voire impossible parce qu’ irresponsable. Non, il s’agit de mutualiser tous ces efforts et de développer une synergie commune. Car, n’oublions jamais ce que l’Histoire nous a démontré, c’est dans la division que nous serons tous perdants.

  • (1) PSDC : Politique de défense et de sécurité commune
  • (2) FDEDef : fonds européen de défense
  • (3)CSP : coopération permanente structurée
  • (4)IEI : initiative européenne d‘intervention
  • (5) SCAF : système de combat aérien futur
  • (6) MGS : main ground combat system

Image par Gerd Altmann de Pixabay

Schreibe einen Kommentar

Deine E-Mail-Adresse wird nicht veröffentlicht. Erforderliche Felder sind mit * markiert.