Avoir vingt ans en 1968 et vingt ans en 2018 : quelle est la différence ?

Allons enfants de 1968, le jour de gloire est derrière vous. Quel parcours en cinquante années vous avez couru, combien de marches aussi vous avez faites ! Avoir vingt ans aujourd’hui, en combien est-ce différent de la jeunesse de mai 1968 ?

Mai 1968 aura marqué son temps, votre enfance ou votre adolescence peut-être aussi. C’est le temps des pavés, des remises en question profondes. Pour les parents de leurs parents, c’était aussi le désordre moral et la fin de l’autorité. Un choc de part et d’autre. La France paralysée, l’Allemagne aussi. Mai aussi une société qui va profondément changer. Utopie, désillusion ?

Il ne s’agissait pas d’une révolte de potache. Les acteurs d’un mouvement général de contestation l’ont transformé en un instrument de pouvoir.

Heribert Prantl écrivait dans le Süddeutsche Zeitung du 7 avril 2018 «Was von 1968 geblieben ist? War alles umsonst? Die Ideale und Utopien von damals werden aufleben, wenn die Enkel und Urenkel der Achtundsechziger beschließen, die Trumps und Gaulands, die Spießer von heute, nicht mehr auszuhalten.

Ce sont les petits-enfants et arrière petit-enfants des soixante-huitards qui aujourd’hui ont vingt ans. Les acteurs de mai 68, eux, ont les cheveux blancs depuis longtemps.

Certes, la génération 68 n´a pas laissé derrière elle uniquement que du positif. L’épisode douloureux de la R.A.F. en Allemagne nous le rappelle bien : il y a de nombreuses zones d’ombre.
Pourtant, c’est une véritable transformation qui s’opère par exemple en Allemagne. Une véritable démocratie s’installe. Les manifestations massives contre la guerre du Vietnam, pour le désarmement, contre l’installation des fusées Pershing touchent leur but. Les universités sont réformées. C’est aussi la fin des éducateurs et de leurs sévices corporels qui ont laissé des souvenirs douloureux pour certains encore. C’était il y a cinquante années, c’était hier.

Une génération gâtée alors, qui donne naissance à une génération élitaire et chouchoutée ? Les temps et les valeurs changent.

Comment imaginer alors qu’un ultra-nationaliste, un populiste, obtienne aujourd’hui, en Hongrie, plus de 49% des suffrages exprimés, en pleine Europe ? Comment supporter ce qui se passe en Syrie, en Iraq ? Pourquoi accepter la pauvreté et ces misères qui accompagnent ces conflits aux portes de l’Europe ? Est-il tolérable de voir des régimes nationalistes s’installer au sein même de l’Union Européen ? Est-il moralement tolérable d’assister à la montée du nationalisme en Allemagne.

Le conflit du Vietnam avait en son temps suscité bien plus de protestations, en France, en Allemagne, dans le monde entier.

Où est-elle cette nouvelle génération, celle du numérique et de l’interconnectivité digitale ? Que fait-elle ?

Est-elle si infectée par ce virus du numérique qui fait de ses membres des hybrides dépourvus de sentimentalité, d´empathie, de sensibilité ? Une génération qui se renferme dans son propre univers virtuel, comme sous une cloche de verre. Leurs contacts humains extérieurs et avec le reste du monde restent confinés grâce à internet, à Facebook, à Twitter, Telegram et compagnie.

Où se cache cette intelligence sociale, aurait-elle disparue ?

Les échanges se réduisent aujourd’hui à un vocabulaire minimaliste. Les abrégés remplacent les expressions. Les formules de politesse disparaissent peu à peu du paysage. La vulgarisation des grossièretés est elle bien là, elle s’enrichit de jour en jour. Nous assistons à un naufrage linguistique. Peut-être une conséquence directe d’une forme de crétinisation numérique et commerciale.

Le trésor de cette génération 68 reste-t’il encore caché ou méconnu ? Les soixante-huitards avaient des rêves, partageaient des projets parfois utopiques. Mais avant tout, ils éprouvaient une sensibilité et une empathie très fortes pour les problèmes sociétaux dans le monde. Remplis d’optimisme, la solidarité n’a jamais été un vain mot. Pourquoi écrire au passé du reste, ils sont encore là !

Une lueur d’espoir peut-être ?

Regardons alors ces images aux États-Unis avec les centaines de milliers d´écoliers, étudiants qui ont manifesté contre l´emploi des armes et de la violence ! Cette jeunesse européenne devrait suivre cet exemple en levant enfin les yeux sur la réalité de cette Europe qui souffre. De la violence aussi, mais aussi de nationalisme et de populisme. Il en va quelque part de la paix dont nous jouissons depuis plus de 70 ans.

Restons confiants pourtant : Macron peut incarner cette révolution, mais dans un style différent.

Emmanuel Macron secoue le cocotier politique et insuffle un style nouveau, différent mais efficace. Pas uniquement en France, en Europe aussi. Ses efforts à insuffler une vision refondatrice de l’Europe sont immenses. Ils se heurtent néanmoins à une forme d’immobilisme faute d’un assentiment politique, entre-autre en Allemagne, mais ailleurs également. Il y a cependant urgence devant l’effritement des droits fondamentaux de l’Union Européenne de certains de ses membres.

Les préoccupations d’aujourd’hui sont différentes et les idéaux ont évolué. Ne parlons pas d’héritage mais plutôt de transmission politique.

Avoir vingt ans aujourd’hui, ce n’est pas demander de refaire un mai 68 comme il y a cinquante ans. L’engagement est moins rigoureux mais il est quotidien.
C’est devoir éviter à tout prix une banalisation. Celle de l’Europe, de ses acquis, de ses fondements. Celle de l’acceptance du populisme, de l’extrémisme et du nationalisme.
Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est s’engager à reprendre le flambeau de nos aïeuls, des soixante-huitards entre-autre, pour un monde meilleur. Ce n’est forcément uniquement entrer dans la politique et revendiquer. C’est avant tout s’engager dans la vie civile et le tissu associatif. C’est aussi se forger une identité et défendre un projet, une vision dans la pratique quotidienne, celle de tous les jours.

Lire l’article « Was von 1968 geblieben ist » dans son intégralité (en langue allemande)
Auteur : Heribert Prantl
Source : Süddeutsche Zeitung, édition en ligne du 11 avril 2018

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